Publié sur le site marxist.com en septembre 2020.

Nous sommes à un tournant décisif de l’histoire. A une telle époque, il est naturel de chercher des parallèles historiques. Mais rien ne semble vraiment correspondre à ce que nous vivons.

La Banque d’Angleterre a déclaré que ce sera la crise la plus profonde depuis 300 ans, mais même cela est insuffisant. En réalité, la situation que nous vivons est unique.

Pour trouver quelque chose de semblable, il faudrait remonter à la peste noire du XIVe siècle, qui a anéanti entre un tiers et la moitié de la population de l’Europe.

Les gens pensaient que c’était la fin du monde. En réalité, ce n’était pas la fin du monde qui approchait, mais la disparition d’un système socio-économique particulier appelé féodalisme. Elle a marqué la montée d’une nouvelle classe révolutionnaire – la bourgeoisie naissante – et les débuts de la révolution bourgeoise en Hollande et en Angleterre. Il est vrai que la pandémie actuelle n’a pas encore atteint des niveaux aussi dramatiques. Mais en fin de compte, elle s’avérera encore plus dévastatrice.

La maladie continue son impitoyable progression, faisant des ravages dans les pays pauvres qui n’ont aucun moyen de la combattre. La pandémie est hors de contrôle, en particulier en Afrique, en Asie et en Amérique latine, mais aussi aux États-Unis. Elle n’a pas encore fait un nombre de décès aussi important que la peste noire. Mais le nombre de décès dans le monde atteindra plus d’un million d’ici la fin du mois de septembre. Au moment où nous écrivons ces lignes, le nombre total de cas confirmés s’élevait à plus de 24 millions dans le monde.

Malgré les bavardages de certains gouvernements, l’efficacité des vaccins n’a pas encore été prouvée. Comme toujours, ce sont les pauvres qui souffrent le plus. En montrant l’incapacité de l’économie de marché à apporter des solutions à ce qui est un problème de vie ou de mort pour des millions de personnes, le système capitaliste est de plus en plus remis en question.  

Il faut souligner que cette pandémie n’est pas la cause de la crise économique actuelle. Celle-ci a commencé bien avant que l’on n’entende parler de ce coronavirus. Mais la pandémie a sans aucun doute compliqué la situation dans son ensemble et a aggravé la crise. Dialectiquement, la cause devient l’effet, et l’effet, à son tour, devient la cause.

Des processus accélérés

Engels faisait remarquer qu’il y a des périodes de l’histoire où vingt ans passent comme un seul jour. Mais il ajoutait qu’il y a d’autres périodes où 24 heures peuvent concentrer vingt ans d’histoire.

Cette remarque exprime précisément la nature de la situation actuelle, dont la principale caractéristique est la rapidité avec laquelle les événements se déroulent. Les changements brusques et soudains sont implicites dans l’ensemble de la situation.

Si quelqu’un avait prédit en janvier ce qui allait se passer dans les six mois suivants, personne ne l’aurait cru. En fait, ils l’auraient pris pour un fou.

Premièrement, la rapidité de l’effondrement économique est stupéfiante. Le choc du COVID-19 sur l’économie mondiale a été bien plus rapide et plus grave que la crise financière de 2008 et même que la Grande Dépression.

L’effondrement économique aux États-Unis est aussi grave que lors de la Grande Dépression. Mais alors que, après 1929, la contraction de l’économie s’est étendue sur une période de quatre ans, l’implosion due au coronavirus s’est déroulée sur quatre mois.

Après le krach de Wall Street en 1929, les marchés boursiers se sont effondrés d’au moins 50 %, le marché du crédit s’est gelé, entraînant des faillites massives et une montée en flèche du chômage, tandis que le PIB se contractait fortement. Mais tout cela a pris environ trois ans pour se développer.

Dans la crise actuelle, un effondrement économique et financier similaire s’est produit en l’espace de trois semaines. Il n’a fallu que 15 jours pour que le marché boursier américain chute de 20 % par rapport à son niveau le plus haut – la chute la plus rapide jamais observée. Et en quelques mois ou semaines, le nombre de chômeurs aux États-Unis a atteint 40 millions. La consommation, les dépenses d’investissement et les exportations connaissent une chute libre inédite. Pour reprendre les mots de Nouriel Roubini :

« Même pendant la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale, l’essentiel de l’activité économique n’a pas littéralement cessé, comme c’est le cas aujourd’hui en Chine, aux Etats-Unis et en Europe ».

Une crise globale

Nous faisons face à l’archétype d’une crise globale du capitalisme.

La politique de Donald Trump est « America First » (« L’Amérique d’abord »), et il l’a menée de façon agressive. Il veut « rendre sa grandeur à l’Amérique », mais a oublié de préciser que cela se ferait aux dépens du reste du monde. Le nationalisme économique englobe l’ensemble de la pensée politique de Trump, pour peu qu’il en ait une. Il proclame fièrement qu’une guerre commerciale est « bénéfique ». En réalité, cela ne va que rendre la crise plus profonde.

Ses attaques féroces envers la Chine menacent de détruire l’équilibre, déjà fragile, du commerce mondial et de la mondialisation. Ces attaques ne constituent cependant qu’un symptôme de ce phénomène. Trump a également imposé des tarifs douaniers à un certain nombre d’autres pays – dont font partie de supposés alliés tels que les États-Unis, le Canada et le Japon. La pandémie a aggravé la situation, causant une nouvelle vague de protectionnisme, et une chute du commerce mondial estimée à 13 %.

Ceci signifie que nous nous dirigeons vers une profonde récession économique. Souvenons-nous que ce qui a causé la Grande Dépression de l’Entre-deux-guerres n’était pas le krach boursier de 1929, mais bien la vague de protectionnisme qui lui a succédé, ainsi que des dévaluations compétitives et des politiques du « chacun-pour-soi » qui visaient à exporter le chômage vers d’autres pays.

Des aides colossales

Afin d’éviter un effondrement immédiat, les gouvernements ont injecté des milliers de milliards de dollars dans l’économie. Quelques jours seulement après le début du confinement, le Congrès américain a validé un plan de relance largement supérieur à tous ceux adoptés dans l’histoire des États-Unis en temps de paix. Des politiques similaires ont été adoptées partout dans le monde. Fin juin, les gouvernements du G20 avaient annoncé des plans de relance dont la valeur totale atteignait 10 000 milliards de dollars, l’équivalent de 12 % de l’économie mondiale. Depuis, les États-Unis ont adopté un autre plan d’une valeur de 850 milliards de dollars ; et le Congrès américain devrait au moins valider un plan de 3000 milliards de dollars supplémentaires.

Face au choc gigantesque du confinement, la Réserve Fédérale (Fed) a mobilisé une quantité immense de liquidités. Suite au krach de 2008, la Fed avait acheté autour de 3500 milliards de dollars d’actifs sur une durée de sept ans, en plusieurs fois. En seulement trois mois, la crise actuelle a mené à l’achat de 3000 milliards de dollars d’actifs par cette même banque centrale. La moitié de cette somme a financé l’achat de dette publique pour faciliter les plans de relance ; l’autre moitié a été dépensée dans les marchés de l’obligation d’entreprise et du crédit immobilier.

Les aides colossales dont bénéficient les grandes entreprises afin d’absorber les effets de la crise sont sans précédent. Mais même ces sommes exorbitantes – en comparaison desquelles le Plan Marshall semble insignifiant – ne suffiront clairement pas à stopper la trajectoire décadente de l’économie.

Le fait est que l’économie capitaliste subsiste aujourd’hui uniquement du fait d’énormes injections de fonds par les gouvernements. Tout ceci a pour effet d’accumuler une quantité de dettes incroyable, et les dettes doivent être payées, tôt ou tard.

Y aura-t-il une reprise ?

Afin de se consoler, les économistes prévoient une puissante reprise. Il ne s’agit que de tristes illusions. La vérité est qu’afin d’empêcher un effondrement immédiat, les gouvernements ont, comme on l’a vu, introduit des millers de milliards de dollars dans l’économie.

Le 9 avril 2020, le magazine américain Foreign Policy a publié sur son site internet des réflexions intéressantes à propos de la crise, et notamment le propos suivant :

« Cette politique gigantesque et immédiate cherchant à contrebalancer la crise a, jusqu’ici, empêché l’avènement d’un effondrement financier global immédiat, mais nous nous apprêtons à faire face à une période prolongée durant laquelle une baisse de la consommation et des investissements creusera la récession économique. »

Nouriel Roubini, de l’école de business Stern de l’Université de New York, écrit : « Seuls les gouvernements centraux disposent de tableaux d’équilibre suffisamment larges et forts pour prévenir l’effondrement du secteur privé. » Mais il ajoute : « Mais ces interventions financées par le déficit doivent être entièrement monétisées. Si elles sont financées à travers de la dette publique standard, les taux d’intérêt vont brusquement augmenter, et la reprise sera tuée dans l’œuf. » Cela signifie que la banque centrale doit continuer à imprimer de la monnaie pour financer les dépenses publiques.

Roubini condamne les prédictions présomptueuses portant sur une soi-disant reprise en forme de V : « La récession qui est en cours ne ressemble ni à un V, ni à un U, ou encore à un L (c’est-à-dire dans ce dernier cas une forme reflétant une chute brutale suivie d’une stagnation). Elle ressemble plutôt à un I : une ligne verticale représentant les marchés financiers et l’économie réelle en chute libre. »

Cette perspective ne présuppose pas une nouvelle vague de la pandémie, qui est loin d’être à exclure. Plutôt que la reprise économique qu’on leur promet, les masses du monde entier font face à des décennies de profondes diminutions de leurs niveaux de vie, de chômage et d’austérité.

Qui va payer ?

Qui va payer ? Telle est la question que personne ne souhaite poser, sans même parler de vouloir y apporter une réponse. Martin Wolf, commentateur économique en chef du quotidien britannique Financial Times, écrit :

« La pandémie a provoqué des dépenses fiscales incommensurables, même au regard de la crise financière. Cela pose à présent la question de la gestion de cette dette, et de qui va payer. » (Financial Times, 05/07/2020)

Mais il n’est pas difficile de répondre. La totalité du poids de cette crise sera placée sur les épaules de ceux qui seront le moins à même de payer : les pauvres, les personnes âgées, les personnes malades, les chômeurs, et la classe ouvrière en général. Mais la classe moyenne ne s’en sortira pas indemne non plus.

Certains réformistes de gauche (comme Podemos en Espagne, par exemple) en ont tiré la conclusion insensée que les larges quantités de deniers publics donnés aux entreprises afin de financer les arrêts de travail de leurs salariés révèlent un changement fondamental dans la nature du capitalisme. Ils interprètent cela comme la fin du « modèle néo-libéral » et comme le retour largement attendu d’un capitalisme à visage (keynésien) humain.

Et ces mêmes personnes ont l’audace d’accuser les marxistes d’être des utopistes ! Ils déchanteront lorsque les gouvernements ayant dépensé de gigantesques sommes d’argent qu’ils ne possédaient pas se mettront à les extraire des masses, à travers des augmentations d’impôts et des coupes profondes dans les dépenses publiques.

Les effets de cette charge financière gargantuesque seront ressentis pendant les prochaines années, voire les prochaines décennies, empêchant toute possibilité d’une reprise sérieuse. Et, tôt ou tard, les déficits massifs produiront une forte inflation, un assèchement du crédit, une contraction massive des emprunts, et un nouvel effondrement. Ceci constitue la perspective la plus réaliste pour le futur proche. Il s’agit précisément de tous les ingrédients d’un développement de la lutte des classes dans tous les pays.

Ceci n’échappe pas aux représentants les plus perspicaces de la classe dominante, comme on peut le voir dans le Financial Times, qui indiquait le 9 mars :

« Payer pour la pandémie soulèvera toutes ces questions. Un retour à l’austérité serait de la folie - une invitation au désordre social généralisé, si ce n’est à la révolution, et un cadeau du ciel pour les populistes. Avec le temps - un temps très long - les factures fiscales devront être payées. La démocratie libérale, cependant, ne survivra à ce second large choc économique qu’au prix d’ajustements effectués au sein d’un nouveau contrat social garantissant la prospérité du plus grand nombre, plutôt que les intérêts des plus privilégiés. » (Financial Times, 09/03/2020)

Le Financial Times n’explique pas comment accomplir ce miracle. Mais ces mots sont très révélateurs. Ils montrent que les stratèges du capital en viennent aux mêmes conclusions que les marxistes. La bourgeoisie se trouve entre le marteau et l’enclume. Elle voit que la révolution est inévitable dans la situation actuelle. Et elle ne se trompe pas.

« Les yeux fermés vers la catastrophe »

« La bourgeoisie marche les yeux fermés vers la catastrophe ». Ces mots de Trotsky en 1938 pourraient avoir été écrits aujourd’hui. La classe dirigeante et ses politiciens réagissent à la pandémie du coronavirus par un large mouvement de panique.

Autrefois, même dans les périodes les plus sombres de crise ou de guerre, les populations pouvaient penser que leur gouvernement, s’il ne contrôlait pas pleinement la situation, avait au moins une sorte de plan pour s’en sortir.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les stratèges du capital ont complètement perdu l’équilibre. Les éditoriaux les plus sérieux de la presse bourgeoise reflètent un état de confusion et d’angoisse proche du désespoir.

Le monde traverse aujourd’hui l’effondrement économique le plus spectaculaire de l’histoire, et les vieux manuels d’économie ont été jetés à la poubelle du jour au lendemain. Les entreprises sont incapables d’anticiper l’avenir, l’investissement s’écroule, et l’économie connaît une crise bien pire et bien plus rapide que celles des années 1930. Les prévisions du FMI et de la Banque Mondiale ne valent rien, puisque personne ne sait comment évoluera la pandémie.

La situation est encore pire du point de vue des dirigeants politiques. Un vieux dicton dit que les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent. Ce n’est pas strictement vrai. Mais il est parfaitement exact que la classe dirigeante a, au milieu de la crise, le gouvernement qu’elle mérite. Donald Trump aux Etats-Unis, Boris Johnson en Grande-Bretagne et Bolsonaro au Brésil incarnent la banqueroute intellectuelle et morale de la bourgeoisie dans sa phase de déclin sénile.

Les Etats-Unis

Les Etats-Unis, le pays le plus riche du monde, forment l’exemple le plus frappant de cette situation.

On a souvent raconté que l’empereur Néron jouait de la lyre pendant l’incendie de Rome. L’empereur Trump tente aujourd’hui d’imiter son illustre prédécesseur, quoiqu’il ait finalement accepté de porter un masque, ce qui est déjà un progrès notable.

Des millions d’Américains ont été licenciés ou congédiés. Les travailleurs de la restauration rapide et les caissiers de la grande distribution risquent leurs vies pour un salaire minimum, tandis que la pandémie continue, hors de contrôle, de multiplier les souffrances et les morts évitables.

Le nombre de chômeurs aux Etats-Unis a grimpé à des niveaux jamais vus, à la suite d’une grande vague de licenciement et d’un rétrécissement du marché du travail.

La soudaineté de cet effondrement est apparue comme un choc pour les millions de travailleurs américains. Le gouvernement a tenté d’atténuer temporairement la situation en distribuant de l’argent, mais le bilan de l’épidémie de coronavirus continue de s’alourdir, inexorablement.

Les conséquences se font ressentir plus fortement encore dans les zones les plus démunies, habitées par des personnes pauvres issues des minorités ethniques, ce qui renforce encore les profondes inégalités raciales.

Un mouvement insurrectionnel

Le mécontentement et la colère qui grondaient parmi les millions de pauvres – et particulièrement parmi les populations noires – ont explosé à la suite du meurtre de George Floyd. Ce mouvement n’a pas surgi de nulle part. Il est le produit de décennies d’exploitation, d’oppression, de pauvreté, de mal-logement et de violences policières.

Douglas Brinkley, historien et professeur de la Rice University, a exposé la situation avec une clarté admirable : « Les mythes de notre société ont commencé à apparaître au grand jour, car nous vivons tous dans une poudrière. »

De nombreux autres crimes de ce type ont été commis dans les dernières décennies, sans provoquer d’aussi larges mouvements de protestation. Mais pour les millions de pauvres aux Etats-Unis, le meurtre de George Floyd a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ces images choquantes de violences policières sont tombées comme une mèche enflammée sur un baril de poudre.

A Minneapolis, d’où est parti le mouvement, la police a dû fuir la foule en colère, qui a fini par mettre le feu au commissariat. Ces scènes avaient un caractère clairement insurrectionnel. Mais la vitesse incroyable à laquelle les événements se sont déroulés est encore plus significative.

Comme entraînées par une main invisible, les manifestations de masse ont surgi d’une côte à l’autre, s’étendant peu à peu à toutes les villes américaines. Au moins 10 % de la population a participé à un de ces rassemblements, et beaucoup d’autres les ont soutenus. Contre toute attente, une nette majorité des Américains (54 %) a déclaré que l’incendie du commissariat de police de Minneapolis était justifié. De façon plus frappante encore, 29 ports se sont mis en grève pour exprimer leur solidarité, tandis que dans certaines villes, les conducteurs de bus refusaient de transporter la police antiémeute.

L’Etat a réagi avec une extrême brutalité, et des couvre-feux ont été imposés dans 200 villes. Pourtant, les manifestations ont continué, pendant des semaines. C’était comme un avant-goût des événements à venir, une sorte de répétition générale pour la révolution américaine.

Ces événements sont sans précédent dans l’histoire américaine récente. Ce mouvement est la réponse ultime à tous les lâches et sceptiques, qui n’ont cessé d’affirmer que la classe ouvrière ne se mobiliserait jamais, ou du moins pas aux Etats-Unis.

Des divisions dans la classe dirigeante

Les divisions de la classe dirigeante sont le premier signe d’une situation révolutionnaire naissante. Trump voulait envoyer l’armée pour écraser la révolte, mais en a été empêché par la rébellion des chefs militaires et d’une partie des Républicains.

Cités par CNN, les fonctionnaires du ministère de la Défense ont pointé l’existence d’une « gêne profonde et grandissante » au sein du Pentagone, même avant que le Président annonce qu’il était prêt à déployer l’armée pour rétablir l’ordre dans les villes américaines. Le Wall Street Journal titrait alors « Ne mobilisez pas les troupes », expliquant : « Dans les circonstances actuelles, l’arrivée des troupes dans les rues américaines attiserait bien plus la colère qu’elle ne la calmerait… »

Trump a pourtant fini par envoyer les troupes fédérales pour mettre fin aux manifestations à Portland. Comme le Wall Street Journal l’avait prédit, sa décision n’a fait que renforcer et radicaliser le mouvement. La violence des affrontements urbains donnait l’impression d’une guerre civile. Ainsi, Donald Trump a-t-il fait le jeu de la révolution !

Cet exemple montre les limites du pouvoir de l’Etat, et la forme que pourront prendre les événements à venir.

Les limites de la spontanéité

En 1938, Léon Trotsky écrivait qu’on pouvait résumer la crise de l’humanité à la crise de la direction du prolétariat. Nous devrions réfléchir attentivement à la signification de ces mots. Il est évident que le mouvement des masses est toujours le principal moteur de la révolution. Sur ce point, nous sommes d’accord avec les anarchistes. Mais leurs conclusions s’arrêtent là où les vrais problèmes se posent à la révolution qui commence.

Les événements se déroulant aux Etats-Unis montrent l’énorme force potentielle des masses. Ils démontrent qu’il existe une force dans la société qui est plus forte que le plus puissant des Etats ou la plus puissante des armées. Il est vrai qu’un mouvement spontané des masses est la condition préalable à la révolution socialiste, mais en soi, il n’est pas suffisant pour garantir son succès.

De manière analogue, la vapeur est une énergie très puissante. C’est l’énergie qui a mené la Révolution industrielle et qui continue de mener la vie économique jusqu’à ce jour. Mais la vapeur n’est une énergie que lorsqu’elle est concentrée en un seul point, dans un piston, qui centralise son énergie et la multiplie par mille. Sans cela, la vapeur s’évaporerait inutilement dans l’air.

C’est la même chose avec la révolution. Sans organisation et direction adéquates, l’énorme pouvoir de la classe ouvrière ne reste qu’un potentiel et ne devient pas une force réelle.

L’histoire de la guerre nous offre de nombreux exemples de grandes armées de soldats courageux vaincues par une plus petite force de troupes disciplinées et dirigées par des officiers expérimentés. La guerre entre les classes a beaucoup de similitudes avec la guerre entre les nations.

L’insurrection de masse aux Etats-Unis nous montre les limites du pouvoir étatique lorsqu’il fait face à ce genre de mouvement. Ce genre de mouvement spontané des masses est la condition préalable à la révolution socialiste. Mais en soi, il n’est pas suffisant pour garantir son succès. Il manquait à ce mouvement une organisation et une direction capables de montrer la voie à suivre.

Sans l’organisation et la direction nécessaires, les manifestations devaient refluer tôt ou tard. Il était cependant surprenant qu’elles aient duré aussi longtemps. Etait-ce une révolution ? Clairement, ça ne l’était pas encore. Mais ces événements peuvent être considérés comme la répétition générale de la future révolution américaine.

Rien ne sera plus comme avant

Un changement brusque dans la conscience a eu lieu aux Etats-Unis. Les sondages montrent que le socialisme y est de plus en plus soutenu. 67 % des jeunes voteraient pour un président socialiste. Encore plus surprenant, 30 % des plus de 65 ans feraient de même. Mais on ne leur en a pas donné l’occasion.

Après avoir suscité l’espoir de millions de personnes, Bernie Sanders a refusé de se présenter aux présidentielles en tant que socialiste alors même que la population serait prête à soutenir un nouveau parti. A la place, il a choisi de soutenir Joe Biden, le candidat démocrate, en utilisant pour prétexte la nécessité de vaincre Trump. Cet argument aura sans doute un certain poids auprès de nombreuses personnes qui veulent se débarrasser de lui. Mais beaucoup d’autres vont refuser avec dégoût cette alternative.

Les élections se dérouleront en novembre - et beaucoup de choses peuvent se passer d’ici là. Trump a essayé de jouer la carte de « la loi et de l’ordre », mais s’est rétracté. Maintenant il répète sans arrêt que l’élection sera truquée à cause du vote par correspondance. Cela montre bien qu’il s’attend à la défaite. Les sondages montrent en effet qu’il perd du terrain. Cependant, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il va perdre.

Beaucoup de gens ont tiré très justement la conclusion que le choix entre les démocrates et les républicains n’est pas un véritable choix. Ce fait correspond avec l’augmentation de l’intérêt porté aux idées socialistes et même communistes qui est démontré par le développement rapide de notre section américaine, mais également par la croissance importante des adhésions aux DSA (les Socialistes Démocratiques d’Amérique) à travers le pays. Le nombre de personnes ayant rejoint cette organisation depuis mars est estimé à 10.000, portant le nombre d’adhérents à 66.000 d’après des chiffres internes.

Une chose est claire : peu importe qui occupera la Maison-Blanche l’année prochaine, rien ne sera plus comme avant. Les Etats-Unis vont connaître une période turbulente. Il y aura des victoires et il y aura des défaites. Mais durant toute une période, le pendule va balancer brusquement vers la gauche.

La dialectique est nécessaire

Seule la connaissance de la méthode dialectique marxiste peut permettre de regarder au-delà de la surface (des « faits ») et comprendre le vrai processus qui mûrit lentement sous la surface.

Les observateurs empiriques et impressionnistes superficiels ont été pris par surprise par ces mouvements, qui leur sont apparus comme sortis de nulle part, comme un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Mais les bouleversements récents ne viennent pas de nulle part : ils ont été préparés par toute la période précédente.

Le manque de pensée dialectique explique la complète impuissance des stratèges du capital qui sont incapables d’expliquer la crise actuelle ou d’y apporter une solution. Cela s’applique aussi aux classes moyennes et à l’intelligentsia qui se retrouve prise de désespoir, ce qui se reflète dans l’influence du postmodernisme niant la possibilité du progrès en général, simplement parce que le progrès sous le capitalisme est devenu impossible.

Dialectiquement, tout se transforme tôt ou tard en son contraire. La conscience de la classe ouvrière ne se développe pas graduellement. Pour une longue période, elle peut être en retard sur les événements. Mais tôt ou tard, elle rattrape son retard avec fracas. C’est précisément ce qu’est une révolution. Nous voyons actuellement ce processus se dérouler sous nos yeux.

Nous devons garder à l’esprit que les bouleversements révolutionnaires ont commencé l’année dernière au Soudan, au Liban, en Irak, en Equateur, au Chili, etc. Par-dessus tout, la radicalisation se traduit par un changement rapide dans la conscience des masses.

La conscience évolue

Le retard dans la conscience que nous avons commenté dans la période précédente est désormais remplacé par des explosions violentes de la part des masses. Partout nous assistons à la montée du mécontentement, de la colère et de la haine pour l’ordre existant.

Cela s’exprime de manière différente dans les différents pays. Mais partout nous pouvons voir que les masses, les travailleurs et la jeunesse entrent en mouvement pour défier l’ordre ancien et le combattre. Il suffit de mentionner les événements se déroulant en ce moment même.

Prenons deux exemples significatifs : Israël et le Liban. S’il y avait bien un pays au monde où la plupart des gens pensaient que la lutte des classes était terminée, c’était bien en Israël. Netanyahu semblait contrôler parfaitement la situation. Mais désormais la crise a frappé Israël, le niveau de vie chute, le chômage augmente et les masses ont battu le pavé pour demander la démission du gouvernement de Netanyahu.

Le Liban nous offre un exemple encore plus frappant. A la suite du mouvement révolutionnaire qui a balayé le pays à la fin de l’année dernière, l’explosion dans le port de Beyrouth, qui a dévasté la ville et mis 300 000 personnes à la rue, a déclenché un nouveau mouvement révolutionnaire encore plus déterminé. Il n’y a pas si longtemps, un tel mouvement semblait impossible à cause des profondes divisions sectaires existantes dans la société libanaise. Pourtant nous assistons à une énorme recrudescence de la révolution à laquelle participent toutes les sections de la classe ouvrière unies dans la lutte.

Ces explosions de colère ne tombent pas du ciel. Elles ont été préparées au cours de toute la période précédente, notamment durant les dix dernières années d’austérité.

La Biélorussie et la Russie

Un changement d’une ampleur comparable se déroule sous nos yeux en Biélorussie, où le mouvement d’opposition au président Loukachenko a pris un caractère de masse, malgré sa nature confuse et contradictoire.

Sa direction petite-bourgeoise aimerait accélérer le processus de privatisations et établir des relations plus poussées avec l’Union européenne. Mais l’émergence de la classe ouvrière comme une force centrale, orientant le mouvement vers une stratégie de grève générale, a changé la donne. Les travailleurs des entreprises d’Etat ne partagent pas l’enthousiasme des libéraux pour les privatisations et l’économie de marché.

La situation est très différente de ce qu’elle était en Ukraine il y a quelques années, où le mouvement était dominé par des éléments réactionnaires, nationalistes, et même ouvertement fascistes. En Biélorussie, il n’existe pas de tel sentiment antirusse dans la population. Le pays est au contraire si intégré à la Russie, tant économiquement, linguistiquement qu’historiquement, qu’il lui est difficile de rompre avec Moscou pour se tourner vers l’Occident.

On ne peut pas prévoir comment le mouvement actuel finira. Si Poutine regarde les événements avec une peur croissante, ses options sur place sont limitées : une intervention militaire serait une folie, car elle attirerait à la Russie l’hostilité des Biélorusses et les pousserait dans les bras de l’Occident. De toute manière, le président russe n’a pas d’intérêt particulier à sauver Loukachenko : c’est même plutôt l’inverse en réalité.

La clique du Kremlin intriguera sans doute avec les bureaucrates de Minsk pour trouver une figure « réformiste » acceptable pour remplacer Loukachenko déchu, un dirigeant conciliant prêt à négocier avec Moscou. Le succès d’une telle manœuvre dépendra de l’évolution future du mouvement de masse.

Ce mouvement en Biélorussie aura de sérieuses répercussions en Russie. Poutine craint, à raison, que la contestation ne s’exporte dans son pays. Les événements à Khabarovsk montrent que cette peur n’est pas sans fondements. L’empoisonnement de l’opposant libéral Navalny pourrait avoir provoqué une réaction de panique. Quoi qu’il en soit, les contradictions du régime russe se développent et préparent une situation explosive.

L’Europe

Le trait dominant de la période actuelle n’est pas la coopération internationale, mais le nationalisme. Il menace le fragile système d’alliances commerciales transnationales que la bourgeoisie avait eu tant de mal à bâtir dans les décennies suivant la Seconde Guerre mondiale.

La guerre commerciale que se livrent les Etats-Unis et la Chine n’est qu’un des symptômes de ce phénomène. Mais il y a aussi une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l’Europe. Et même entre les nations européennes, de dangereuses rivalités émergent à chaque instant.

Nous avons expliqué depuis longtemps que les bourgeoisies européennes pourraient maintenir un certain degré d’intégration pour une période donnée, mais qu’en cas de récession profonde, le processus se changerait en son contraire. C’est aujourd’hui clairement le cas.

L’Allemagne

L’Allemagne était la principale force motrice de l’économie européenne, mais elle a été durement touchée par la crise. Si sa puissance résidait alors dans son pouvoir d’exportation, cette force devient à présent sa première faiblesse. Le ralentissement économique de la Chine et la crise dans le reste de l’Europe ont lourdement plombé les exportations, en particulier dans le secteur stratégique de l’automobile.

Dès le dernier trimestre de 2019, le PIB allemand était en baisse. Il risque maintenant de s’effondrer plus fortement encore que celui des Etats-Unis, entraîné par sa dépendance aux exportations. La surproduction de voitures provoque des fermetures d’usines, des licenciements et des destructions d’emplois dans la plupart des secteurs de l’économie. Il y a désormais au moins trois millions de chômeurs, sans compter les auto-entrepreneurs et les étudiants.

Tout cela met à nu les lignes de faille qui déchirent aujourd’hui l’UE.

L’UE divisée

On observe une division grandissante avec les Etats membres d’Europe de l’Est. Beaucoup, à Bruxelles, pensent que les pays comme la Pologne et la Hongrie devraient cesser de recevoir des subventions tant qu’ils n’abandonnent pas leurs politiques de réformes judiciaires, vues par leurs critiques comme des attaques contre l’Etat de droit.

Cependant, la principale division à ce jour est celle qui oppose les pays les plus fortement touchés par le virus – comme l’Italie et l’Espagne – aux membres de l’UE qui rechignent à payer pour eux. L’Italie, en particulier, est un des premiers pays à avoir souffert de la pandémie et a enregistré 35 000 morts, un des pires bilans au monde. Ces tensions se sont révélées lors d’une réunion récente des dirigeants de l’UE qui discutaient d’une aide aux pays les plus touchés par la pandémie ainsi que du budget de l’Union de mille milliards d’euros pour les sept prochaines années.

La Suède, le Danemark, l’Autriche et les Pays-Bas, ainsi que la Finlande, ont obstinément refusé d’accorder 500 milliards d’euros de subventions aux pays les plus touchés par les effets du COVID 19. Ils ont considéré que le montant proposé était trop généreux, et qu’il fallait accorder des prêts plutôt que des subventions. Ces dirigeants supposés civilisés, majoritairement issus de partis sociaux-démocrates, se sont comportés comme des marchands de chevaux sur un marché médiéval.

De cette longue et houleuse réunion, où on a vu les dirigeants des pays de l’UE s’insulter respectivement et Macron taper du poing sur la table en menaçant de quitter la salle, est ressorti un semblant d’accord. Ils n’avaient de toute façon pas d’autre choix que de trouver un compromis, mais l’idéal de solidarité européenne s’est volatilisé au cours du processus.

L’Italie

Au centre de ce fracas se pose la question de l’Italie. L’impossibilité à trouver un accord aurait pu mener à la chute du gouvernement de coalition en Italie, et à la possibilité d’une renaissance de Salvini et de la Ligue anti-UE.

Le centre de la crise dans l’UE s’est déplacé de la Grèce vers l’Italie, qui est désormais l’homme malade de l’Europe. C’est le maillon le plus faible de la chaine du capitalisme européen. La crise en Italie constitue une bien plus grande menace pour le futur de l’UE que la Grèce ne l’a jamais fait. La Grèce, après tout, n’est qu’une nation relativement petite. Mais l’Italie est une puissante économie, qui compte pour 11 % du PIB de l’UE. L’énorme dette de 2 500 milliards d’euros pourrait détruire les finances de l’UE et l’effondrement de l’Italie pourrait mener à la destruction de l’UE elle-même. C’est ce qui explique l’attitude prudente de Merkel. Il était impossible d’être aussi dur avec l’Italie qu’avec la Grèce. Elle a été partiellement obligée de changer de méthode. Cela explique aussi en partie la colère du président français au récent sommet des dirigeants de l’UE.

La crise du coronavirus a révélé l’extrême fragilité du capitalisme italien et la corruption et l’incompétence au cœur de son gouvernement. Le nord de l’Italie – qui représente 50 % de son PIB – a été sévèrement touché par la crise du coronavirus. Mais cette région prospère a été témoin de scènes de mort et de destruction qu’on associerait normalement à un pays du Tiers monde.

La façon dont le gouvernement a géré la crise du Covid-19 a provoqué de la rage et de l’indignation. Les travailleurs ont dû travailler 12 à 14 heures sans augmentation de salaire, même les samedis, en particulier les travailleurs de la santé qui risquent leur vie. Cela exprime le profond mépris pour la vie et la santé des travailleurs de la part des capitalistes.

Des changements brusques et soudains dans les consciences sont évidents. Les enseignants et les étudiants se sont radicalisés et sont prêts à se battre. Il y a eu une vague de grèves, émergeant de la base, mais les réformistes et les dirigeants syndicaux ont fait de leur mieux pour retenir le mouvement. Les capitalistes sont à l’offensive, mais les dirigeants syndicaux recherchent un pacte social, même s’il n’y a pas de conditions pour cela.

Cette contradiction mène à une rapide perte d’autorité des dirigeants syndicaux, qui prépare la voie à des explosions encore plus importantes dans la période à venir. Le décor est planté pour une explosion de la lutte des classes comme on n’en a plus vu depuis les années 70. Cela a de graves conséquences pour toute l’Europe.

La France – prochain pays sur la liste

Bien que le problème le plus immédiat soit la crise en Italie, la France n’est pas loin derrière. Cela explique la réaction d’Emmanuel Macron face à l’entêtement des dirigeants du nord de l'Europe. Il a régulièrement tapé du poing sur la table et menacé de quitter les débats, accusant les « quatre économes » de mettre le projet européen en danger.

Le président français a déclaré qu’il n’y avait « pas d’autres choix » que de créer un fonds qui « pourrait émettre une dette commune avec une garantie commune » pour financer les Etats membres en fonction de leurs besoins plutôt que de la taille de leurs économies. Mais c’est une idée à laquelle l’Allemagne et les Pays-Bas se sont opposés.

Bruno Le Maire, ministre français de l’Economie et des Finances, a clairement déclaré :

« Soit la zone euro réagit de manière unie à la crise économique et elle sortira plus forte, soit elle réagit en ordre dispersé et elle risque de disparaître. » (FT, 23/03/2020)

Mais l’Europe ne réagit pas de manière unie. Au contraire, la crise économique a énormément exacerbé les différences nationales et conduit la classe dirigeante des différents pays dans différentes directions. Le Brexit n’était que le début d’un processus de désintégration qui est loin d’être terminé, et entraînera une crise après l’autre.

Le Royaume-Uni

L’effet immédiat du Brexit sera désastreux pour l’Europe et catastrophique pour le Royaume-Uni. Ayant quitté l’UE, la bourgeoisie britannique se trouvera dans le pire des mondes.

Toutes les illusions chauvines stupides seront exposées sans pitié pour la fraude qu’elles ont toujours été. Le Royaume-Uni se trouvera réduit au rôle d’une île sans importance au large des côtes européennes. La « relation spéciale » tant vantée du Royaume-Uni avec l’Amérique sera exposée comme la relation humiliante entre maître et serviteur. Le prestige dont il jouissait dans le monde par le passé s’effondrera du jour au lendemain comme un château de cartes.

Martin Wolf a prédit dans une sombre évaluation du Financial Times :

« Un “Royaume-Uni mondial” n’émergera pas, il sera plutôt à la recherche de miettes sur les tables d’économies plus puissantes, elles-mêmes engagées dans de féroces affrontements. » (FT, 21/05/2020)

Les contradictions nationales déchirant le Royaume-Uni sont déjà bien visibles. Le soutien à l’indépendance en Ecosse est désormais en tête des sondages d’opinion de 7 à 9 points, alors que la haine et le ressentiment contre le gouvernement conservateur augmentent.

Boris Johnson pourrait bien devenir le Premier ministre, non de la Grande-Bretagne, mais de la Petite Angleterre.

La Chine

La Chine a été l’une des principales forces motrices de l’économie mondiale au cours de la dernière période. Mais maintenant, tout se transforme dialectiquement en son contraire. La Chine n’est plus vue comme une partie de la solution, mais bien une partie du problème.

La Chine a construit une formidable base industrielle avec une énorme capacité productive. Mais la demande intérieure ne peut pas absorber ce potentiel productif colossal. La Chine doit exporter pour survivre. Mais son succès dans le domaine des exportations a désormais provoqué une réaction furieuse de ses concurrents, notamment aux Etats-Unis, mais aussi en Europe.

Même avant la crise actuelle, l’économie chinoise ralentissait à un rythme alarmant, mais la crise a poussé l’économie à sa limite. Au premier trimestre, JPMorgan Chase prévoyait une chute de 40 % du PIB chinois par rapport aux trois mois précédents, la plus grande contraction depuis au moins 50 ans.

Les derniers chiffres officiels montrent un taux de chômage de 5,9 %, le chiffre le plus élevé depuis le début des records dans les années 90. Mais ce chiffre est clairement une sous-estimation flagrante de la crise en Chine, car les travailleurs migrants ne sont pas inclus dans les statistiques.

Cela explique pourquoi Xi Jinping prend des mesures pour renforcer ses pouvoirs dictatoriaux et écraser le mouvement à Hong-kong. C’est une préparation à une future explosion de la lutte des classes en Chine, qui se prépare actuellement.

Une horreur sans fin

Lénine a un jour dit « le capitalisme est une horreur sans fin ». La réalité de cette maxime se dévoile aujourd’hui sous nos yeux : Le Programme Alimentaire Mondial dirigé par l’ONU a averti dans un récent rapport que plus de 265 millions de personnes étaient menacées par la famine. Les conséquences sociales de la pandémie de COVID-19 sont désastreuses pour les pays capitalistes avancés, mais les pays pauvres sont confrontés à une véritable catastrophe.

Même dans les pays les plus riches comme aux États-Unis, les effets de cette pandémie sur les populations les plus pauvres ont été considérables, mais pour la plupart de l’humanité, cette crise est d’une ampleur sans pareil.

La pandémie de COVID-19 pointe le doigt sur l’ampleur des inégalités dans le monde. Une personne sur deux lutte chaque jour pour sa survie. La moitié de la population mondiale n’a accès à aucune infrastructure de soin. Pour des personnes vivant dans la pauvreté, la maladie est une mort assurée. A l’échelle globale, deux milliards de personnes travaillent sans contrat officiel, sans le moindre accès à des congés maladie, et ce principalement dans les pays pauvres.

Les conséquences de la pandémie sont plus lourdes pour les personnes pauvres et les travailleurs sans contrat, dont beaucoup sont des femmes, qui manquent d’accès à une protection financière et sociale. Des millions de personnes sont forcées de se rendre au travail et risquer de s’exposer à ce virus meurtrier, car ils ne peuvent pas se permettre une perte de revenus face à la croissance des prix de la nourriture et d’autres denrées essentielles. Dans les pays pauvres, de nombreuses personnes vivent dans des colonies urbaines, voire dans des bidonvilles, souvent touchés par la surpopulation et des conditions d’hygiène déplorables. Comment peut-on parler de distanciation sociale, de gel hydroalcoolique ou de traçage des cas pour limiter la propagation du virus dans des communautés où près de 250 personnes n’ont accès qu’à un seul robinet d’eau ?

Cependant, au lieu d’investir dans leurs systèmes de santé pour arrêter l’avancée meurtrière du virus, ces pays ont utilisé leurs précieuses ressources pour rembourser leurs dettes. La dette extérieure des 77 pays les plus pauvres représentera au moins 40 milliards de dollars pour l’année 2020 seule. Ainsi, même lorsque le monde est ravagé par une pandémie et que des millions de personnes risquent de mourir de maladie ou de faim, les vampires impérialistes continuent à se gorger du sang de la classe ouvrière.

Afrique

L’Afrique du Sud, qui a connu parmi les plus hauts taux d’augmentation de cas en 24 heures, a le plus grand nombre de cas confirmés du continent africain. L’Égypte voit son nombre de cas augmenter rapidement depuis mi-mai. Le Lesotho et la Namibie ont également subi d’importantes augmentations des cas diagnostiqués durant ces derniers jours.

L’inquiétude grandit pour le Nigeria, qui enregistre le troisième nombre de cas le plus élevé du continent. Les plus hauts taux de mortalité dus au virus ont été enregistrés au Tchad, au Soudan, au Niger, au Liberia et au Burkina Faso. Au Malawi, il n’y a que 25 lits destinés aux soins intensifs et 16 ventilateurs pour 18 millions de personnes. La Zambie ne compte qu’un docteur pour 12 000 personnes.

Dans de nombreux pays, les marchés ont été perturbés, et des mises en quarantaine de communautés entières ont mené à des pertes de revenus. Des millions de travailleurs ont été renvoyés chez eux sans avoir été payés. Certains travailleurs occupant les postes les plus précaires ne peuvent rien faire pour se protéger du virus. L’ONU a déjà annoncé qu’un emploi sur deux en Afrique est menacé par cette pandémie.

Inde et Pakistan

La pandémie de COVID-19 a eu des effets dévastateurs au Pakistan, mais c’est en Inde qu’elle prend ses proportions les plus dramatiques et l’étendue réelle de la propagation du virus et du nombre de morts causé par celui-ci commence à peine à être mesurée. Les chiffres officiels annoncent que deux millions de personnes ont contracté le virus, mais il est presque certain que ceux-ci soient des sous-estimations.

La communauté scientifique a également averti que l’épidémie en Inde pourrait encore mettre plusieurs mois à atteindre son pic, et ce malgré le fait que le pays soit déjà le troisième en termes de cas confirmés. Dans les villes les plus sévèrement touchées, incluant Mumbai et Bangalore, les hôpitaux ont été submergés de patients. Narendra Modi a tenté de « résoudre » l’épidémie en expulsant des millions de personnes vivant dans les rues de Delhi, de Mumbai et d’autres grandes villes. Ceci n’a servi qu’a répandre la pandémie dans les villages et les provinces, qui n’ont pas accès aux infrastructures de soin les plus basiques. Les conséquences humaines seront catastrophiques.

Les travailleurs indiens représentent 471 millions de personnes, dont seulement 9 % sont couverts par la sécurité sociale et 90 % ne possèdent pas de contrat officiel. 139 millions sont des travailleurs saisonniers, dont nombre d’entre eux ont été renvoyés vers leurs villages, parfois à plusieurs semaines de marche. Il n’y a eu aucun événement comparable depuis la partition de l’Inde en 1947.

Modi et son gang de nationalistes hindous tentent de détourner l’attention des masses de cette crise en attisant les flammes du chauvinisme hindou et du communautarisme, ajoutant encore au supplice des masses indiennes. Après avoir mené une répression brutale dans la région du Cachemire qui a engendré un conflit avec le Pakistan, Modi a ensuite engendré une guerre frontalière avec la Chine, une décision qu’il regrettera amèrement.

Amérique latine

En Amérique latine, le coronavirus a désormais adopté sa forme la plus virulente. Dans des pays comme le Brésil, le Chili, l’Equateur et le Pérou, il est hors de contrôle. Dans certaines villes de l’Equateur, les cimetières sont pleins, et les cadavres sont abandonnés dans la rue.

Les gouvernements de droite se sont montrés complètement incapables de s’occuper de cette menace pour la vie des gens. Au contraire, par leur comportement cruel et irresponsable, ils ont empiré cette crise un million de fois. Mais l’état d’esprit de la population en Amérique latine a énormément bénéficié des évènements aux Etats-Unis.

Les manifestations massives et le mouvement Black Lives Matter ont enthousiasmé les gens au sud du Rio Grande, dont la plupart n’auraient jamais cru que de telles choses fussent possibles dans le cœur de l’impérialisme. Les masses sont prêtes à se battre. Mais le problème de la direction se pose à nouveau.

Le Brésil et le Chili

Au Brésil, malgré l’hystérie stupide de la prétendue gauche et des sectes, qui imaginaient que le fascisme avait triomphé avec la victoire de Bolsonaro aux élections, la base du président s’est réduite et son parti a scissionné.

Le pays compte déjà près de quatre millions de personnes infectées par le coronavirus, dont le président, pour qui nous n’allons pas verser de larmes. Il aura les meilleurs médecins. Mais pour de nombreux pauvres du Brésil, la maladie sera une condamnation à mort.

La crise du coronavirus retient temporairement le mouvement des masses. Mais sous la surface se trouve une colère immense contre le gouvernement, et aussitôt que le confinement s’assouplira, cette colère s’exprimera dans une vague révolutionnaire massive.

La situation du Brésil est bien connue. Mais l’attitude des autorités au Chili n’est pas meilleur. Le gouvernement de droite de Piñera est à la tête d’un désastre national.

Le Chili a été témoin de manifestations insurrectionnelles de masse à l’automne 2019, et un nouveau mouvement de protestation commence, dirigé principalement contre le service privé des retraites – un héritage de la dictature de Pinochet. Les gens qui ont désespérément besoin d’argent pour survivre exigent le droit de retirer leur argent des AFP privées [entreprises appelées Administratrices de Fonds de Pension].

Le gouvernement résiste, mais a essuyé deux défaites au Parlement. Un nouveau mouvement pourrait facilement le faire tomber. Il y a récemment eu une grève des dockers, qui manifestaient contre le scandale. A leur tour, les mineurs menacent de faire grève.

Le gouvernement Piñera a été contraint de faire une concession sur les AFP, permettant aux gens de retirer 10 % de leur argent. Cela montre à quel point ce gouvernement est faible. Le gouvernement ne reste au pouvoir qu’à cause de l’attitude de compromission de la gauche parlementaire et des dirigeants syndicaux. Mais aucun problème fondamental n’a été résolu, et une nouvelle explosion sociale se prépare.

La crise du réformisme

La situation mondiale implique des possibilités révolutionnaires. La radicalisation croissante d’une couche de la société, particulièrement la jeunesse, l’illustre bien. Cette tendance a été commentée avec effroi par les stratèges du capital. Le Financial Times écrit :

« La crise financière a façonné la vision du monde des milléniaux [personnes nées entre le début des années 80 et la fin des années 90] dans des aspects qui sont déjà moteurs de la politique des deux côtés de l’Atlantique, notamment la volonté plus grande des plus jeunes à se définir comme socialistes. »

« Les milléniaux ont hissé Jeremy Corbyn à la direction du Parti Travailliste et Bernie Sanders aux portes de la nomination des Démocrates pour les élections présidentielles. Le coronavirus va certainement aiguiser une grande partie de ces visions du monde. »

C’est un article très révélateur, qui montre comment les sérieux stratèges du capital parviennent aux mêmes conclusions que les marxistes. Ils comprennent également qu’en premier lieu, les couches nouvellement conscientisées vont se tourner vers les réformistes de gauche. Un tel développement est entièrement prévisible au vu des conditions actuelles.

Le réformisme de gauche

En raison de la faiblesse des forces du marxisme authentique, ces couches radicalisées se tourneront d’abord vers les politiciens réformistes de gauche, qui semblent proposer une sortie de crise.

Réagissant à la pression des masses, ils peuvent adopter une rhétorique très radicale. Mais en dernière analyse, ils n’ont pas comme perspective d’abolir le capitalisme.

Ils croient que le capitalisme peut être réformé, rendu plus humain, plus démocratique, et ainsi de suite. Ces illusions seront cruellement démasquées comme telles par le cours des événements, comme nous l’avons déjà vu avec Tsipras en Grèce.

Pour les réformistes, la révolution est toujours hors de question, pas seulement pour les réformistes de droite, mais particulièrement pour ceux de gauche. Ils trouveront toujours mille et un arguments pour dire que la révolution est impossible, utopique, etc.

Les masses sont finalement contraintes de regarder la réalité en face. Elles commencent doucement à tirer des conclusions. C’est notre grande force, et la grande faiblesse du capitalisme et du réformisme. Cela prendra du temps, mais tôt ou tard, les anciennes illusions seront graduellement éliminées de la conscience de la classe ouvrière.

Un grand nombre de travailleurs et de jeunes radicalisés sont passés par l’école de Tsipras, Sanders et Jeremy Corbyn. Les meilleurs éléments ont tiré d’importantes leçons de cette école. Une fois diplômés, ils sont passés à un niveau supérieur et cherchent un approfondissement à l’école du marxisme révolutionnaire. Nous devrions les aider à faire la transition. Mais comment le faire ? Ici, deux erreurs sont possibles.

Les opportunistes ne font aucune critique des politiciens de gauche et en deviennent en réalité une sorte de fan-club. À l’extrême opposé, les sectaires abrutis qui se prennent pour de grands révolutionnaires, car ils ont lu quelques lignes de Trotsky, sans en comprendre le moindre mot, déclarent haut et fort que tel ou tel dirigeant de gauche va trahir. Dans les rangs de la TMI, il n’y a de place pour aucune de ces déviations. Il est difficile de dire laquelle des deux fait le plus de mal à la cause du marxisme authentique.

Face aux réformistes de gauche, nous devons veiller à combiner habilement la fermeté concernant nos principes et la flexibilité et le tact nécessaires dans la manière dont nous faisons nos critiques. Pour citer Marx, nous devons agir « avec fermeté dans le fond, modération dans la forme ». C’est la seule manière dont nous pourrons gagner à nous les meilleurs travailleurs et jeunes qui ont des illusions honnêtes dans les politiciens de gauche.

Nous devons répondre aux réformistes de gauche, non par des dénonciations stridentes, mais par des explications patientes. Avec l’expérience, les gens qui évoluent dans une direction révolutionnaire finiront par comprendre les limites des réformistes, non seulement ceux de droite, mais aussi ceux de gauche.

L’agonie du capitalisme

Partout où l’on regarde, nous voyons l’effondrement des forces productives, la hausse du chômage, la pauvreté et la souffrance qui croissent, les guerres, la crise, la maladie et la mort. Mais ce ne sont que les manifestations externes d’un mal sous-jacent. Et comme un bon médecin, nous devons être capables d’analyser les symptômes pour expliquer les causes sous-jacentes.

Ceux qui n’ont pas une compréhension scientifique et marxiste de l’histoire tirent naturellement des conclusions pessimistes. Mais dans l’histoire, nous pouvons retrouver les symptômes d’aujourd’hui.

Le déclin de l’Empire romain a eu lieu sur une période de plusieurs siècles et s’est accompagné de la dégénérescence économique, sociale, morale et philosophique la plus effrayante. Cette longue période de déclin, cependant, ne s’est pas déroulée en ligne droite. Il y a eu des périodes de rétablissement, de la même manière qu’un mourant donne parfois l’impression de manifester tous les signes de la guérison, qui ne sont que le prélude à un effondrement plus profond et irrévocable.

De telles périodes de rétablissement sont envisageables pour le capitalisme. Mais la tendance générale est clairement au déclin. Aucune solution durable n’est possible. Pour utiliser les mots célèbres de Trotsky, nous assistons à l’agonie du capitalisme. Et cette agonie menace toute l’espèce humaine.

La force d’inertie

Dans leur analyse des phénomènes, les marxistes doivent veiller à les examiner sous tous les points de vue, en prenant en compte les forces contradictoires qui poussent dans différentes directions.

Nous sommes entrés dans la période la plus tumultueuse de l’histoire humaine. La crise économique, sociale et politique d’aujourd’hui ne peut pas avoir une issue durable sur la base du système actuel. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’à certains moments un degré d’équilibre instable ne peut pas être rétabli. Au contraire, des périodes de rétablissement temporaires sont inévitables. Mais elles seront de courte durée, et ne seront que le prélude à un nouvel effondrement, plus abrupt.

La situation actuelle représente un complexe parallélogramme des forces. D’un côté, les masses cherchent désespérément une sortie de crise. Elles sont prêtes à emprunter la voie de la révolution, mais il leur manque un programme clair et des perspectives claires pour aller de l’avant.

Par conséquent, les explosions spontanées de rébellion ne peuvent pas résoudre les problèmes qui se posent. De ce fait, elles finissent à un certain point par diminuer, comme les vagues qui s’écrasent sur un rocher et qui s'adoucissent.

En face, l’ordre établi est extrêmement résistant. Cela rassure certains stratèges de la bourgeoisie. L’historien américain Eric Foner a récemment déclaré :

« On dirait qu’il y a une inertie très puissante qui nous ramène à la normale. Je suis sceptique face à ceux qui pensent que tout changera avec le coronavirus ».

Nous devons bien prêter attention à ces remarques, car elles comportent un important fond de vérité.

Bien sûr, nous attachons beaucoup d’importance à la vague de luttes qui parcourt les Etats-Unis et d’autres pays. Nous accueillons avec le plus grand enthousiasme cette vague de luttes. Mais nous comprenons également qu’il s’agit de symptômes qui constituent une expression embryonnaire des grands évènements qui se préparent.

Afin d’aboutir à des perspectives et une tactique correctes, nous devons comprendre l’autre aspect de cette question. La force d’inertie est une loi bien connue et simple de la mécanique. Mais même l’inertie la plus puissante peut être renversée par l’exercice suffisant d’une force.

L’inertie la plus puissante est celle de la force de l’habitude, des coutumes et de la tradition qui pèsent lourdement sur la conscience humaine. Les instincts hérités d’un passé très lointain font que les gens résistent au changement et le redoutent. Pour faire un bond en avant, cette barrière doit être abattue. Mais cela n’est possible qu’à travers les catastrophes sociales et économiques les plus puissantes, qui contraignent les hommes et les femmes à interroger ce que jusqu’à présent ils considéraient comme établi et permanent.

La tâche des révolutionnaires

Le système capitaliste est sous perfusion. Maintenant il dépend exclusivement des subventions colossales prodiguées par l’Etat. Mais selon les théories de l’économie de marché, l’Etat n’est pas censé jouer quelque rôle que ce soit dans la vie économique.

Il faut donc se poser cette question : si le système capitaliste ne peut pas survivre sans être soutenu par les béquilles de l’Etat, pourquoi ne pas l’abolir une bonne fois pour toutes, et laisser l’Etat prendre le contrôle entier de l’économie et donc l’empêcher de se précipiter dans une faillite totale et irrévocable ?

La situation actuelle est une condamnation pleine et entière du système capitaliste, qui a survécu au-delà de son rôle historique et qui n’est plus bon qu’à être jeté dans la poubelle de l’histoire. Mais nous savons bien que le capitalisme ne va pas tout simplement s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. Il peut se relever de la crise la plus sévère, et il se dégagera également de la crise actuelle. La question qu’il faut se poser pourtant est la suivante : comment va-t-il s’en dégager, et à quel prix pour l’humanité ?

Bien que certaines périodes de reprises partielle et conjoncturelle ne soient pas à écarter, la ligne générale tend clairement vers le déclin. La prochaine reprise sera temporaire, et constituera le prélude à un nouvel effondrement, encore plus profond, des forces productives. Aucune solution durable n’est possible sous le capitalisme.

Aujourd’hui, le capitalisme ressemble à un monstre qui meurt debout, en phase terminale, délabré et en décomposition. Mais il refuse de mourir. Et les conséquences pour l’humanité de son maintien en vie sont terrifiantes. Pourtant, il ne s’agit ici que d’un aspect de la question. Au-delà des symptômes de dégénérescence, une nouvelle société lutte pour naître.

Il est de notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour écourter cette lente agonie, et de susciter la naissance du nouveau système, d’accompagner cette naissance, afin qu’elle se produise le plus rapidement possible, en évitant le plus possible la douleur et la souffrance.

Déterminisme n’est pas fatalisme

Le marxisme se construit sur la conception matérialiste de l’histoire. Nous rejetons la conception post-moderne (idéaliste) de l’histoire en cela qu’elle constitue une simple répétition d’évènements insignifiants. L’histoire a ses propres lois, qu’il est de notre devoir de comprendre.

Nous adhérons au déterminisme historique, en ce sens que nous comprenons que le cours général de l’histoire fonctionne selon des lois définies. Mais le déterminisme n’a rien à voir avec le fatalisme. Marx a expliqué à de nombreuses reprises que les hommes et les femmes font eux-mêmes leur propre histoire. Quand un système socio-économique entame une phase de déclin, la révolution sociale figure à l’ordre du jour. 

Mais le fait que la révolution triomphe ou échoue dépend de l’implication active du facteur subjectif : en termes actuels, il s’agit du parti révolutionnaire et sa direction.

Au dix-septième siècle en Angleterre, la première révolution bourgeoise a été menée sous la bannière de la religion. Les Puritains croyaient que la fin du monde était proche, et que le royaume de Dieu était à portée de main. Ils pensaient que c’était inéluctable.

Les Calvinistes croyaient à la prédestination avec ferveur. Tout était anticipé par la volonté de Dieu, qui était beaucoup plus puissante que la volonté des individus, hommes ou femmes. Mais cette conviction ne réduisit en aucun cas leur ferveur révolutionnaire et leur détermination à faire advenir ce nouveau monde aussi vite que possible.

Au contraire, ils se sentirent motivés pour mener de grands exploits de courage et d’audace révolutionnaires. Exactement la même tâche à laquelle doivent faire face les révolutionnaires aujourd’hui. Et nous l’aborderons avec exactement le même esprit de détermination révolutionnaire. A la différence près que contrairement à eux, nous serons armés des théories scientifiques du marxisme révolutionnaire.

Révolution mondiale

Que signifie vraiment la situation actuelle ? C’est une période de préparation à la révolution. La mondialisation, et l’intensification de la division du travail dans le monde entier qui s’en est suivie, a amplifié les interconnexions internationales jusqu’à un degré inconnu jusqu’alors.

Il y a peu encore, la mondialisation avait servi à propulser le développement du capitalisme vers de nouveaux sommets. Maintenant la même chose servira à propager la révolution à l’échelle mondiale.

Au cours de ces événements, la classe ouvrière aura de nombreuses opportunités pour s’emparer du pouvoir. Un jour ou l’autre, dans un pays ou un autre, une percée importante se produira. La situation se transformera à l’échelle mondiale. 

Il est impossible de dire où la faille se produira. Peut-être au Brésil, en Italie, au Liban, en Grèce, en Russie ou en Chine – ou, même, ce serait tout à fait possible, aux Etats-Unis eux-mêmes. Mais une fois qu’elle se sera produite, les répercussions se propageront dans le monde entier beaucoup plus rapidement qu’à aucune autre époque du passé.

Les révolutions de 1848-49 étaient réduites à l’Europe, et n’eurent qu’un écho limité dans le reste du monde. La grande Révolution d’octobre 1917 fit des vagues non seulement en Europe, mais aussi en Asie, ce qui déclencha le vrai début des luttes pour la liberté des peuples coloniaux réduits en esclavage. Mais maintenant nous sommes partout témoins de mouvements révolutionnaires : de la France au Liban, de la Biélorussie à la Thaïlande, des Etats-Unis au Chili. Autrement dit, nous voyons déjà les contours de la révolution mondiale.

Patience révolutionnaire

Dans le passé, les situations prérévolutionnaires ne duraient pas longtemps. C’était une affaire de mois, on résolvait la crise par la victoire de la révolution ou à l’inverse par celle de la contre-révolution, soit en mode bonapartiste, soit fasciste. Mais le rapport de forces des classes actuelles ne peut pas admettre une solution aussi rapide. L’effritement de la base sociale du bloc réactionnaire (la paysannerie, etc.) a pour effet que la classe dirigeante dans la plupart des pays ne peut pas immédiatement recourir à la réaction fasciste ou bonapartiste.

D’autre part, les dirigeants de leurs propres organisations populaires interdisent à la classe ouvrière de prendre le pouvoir. Pour ces raisons, la crise du capitalisme peut traîner encore un certain temps – des années, peut-être des décennies, avec des hauts et des bas.

Cette période sera caractérisée par des retournements violents de l’opinion publique – à la fois à gauche et à droite –, qui seront l’expression d’une quête acharnée vers la sortie de crise. Des coalitions instables se succèderont. Tous les partis existants ainsi que les dirigeants seront mis à l’épreuve. Les masses populaires tenteront une option après l’autre, abandonnant d’abord un parti, puis un autre, pour enfin arriver à des conclusions révolutionnaires.

Ce processus est en marche, c’est évident. C’est un fait très important. Mais le début d’un processus ne vaut que ce qu’il est. Afin que ce processus mûrisse et se développe jusqu’à donner sa pleine mesure, il devra nécessairement passer par une suite d’expériences, car ce n’est qu’à travers l’expérience que les masses peuvent apprendre. Et oui, ils apprendront. On n’en perçoit pas encore le résultat final.

Les marxistes sont des gens patients. Il nous est égal que le processus prenne un peu plus de temps, pour la bonne et simple raison que nous ne sommes pas encore prêts. Les gens maintenant sont plus réceptifs à nos idées qu’à tout autre moment dans l’histoire. Il y a clairement un sentiment anticapitaliste qui se développe partout. Nos idées sont reconnues comme pertinentes parce qu’elles reflètent la situation réelle avec précision.

Les conditions objectives pour la révolution socialiste mondiale, comme le fit remarquer Trotsky, ne sont pas mûres, mais ont même commencé à pourrir. Mais en plus des conditions objectives, le facteur subjectif est également nécessaire. Notre tâche consiste à construire ce facteur.

Construisons la TMI

Pour des raisons qui dépassent le champ de ce document, les forces du marxisme véritable ont été reléguées pendant toute une période historique. C’est cette faiblesse de la tendance marxiste révolutionnaire au niveau mondial qui rend impossible le ralliement immédiat des masses populaires à nos rangs.

A ce stade, notre audience sera réduite aux couches de travailleurs les plus avancés et aux jeunes, pour la bonne et simple raison que nous n’avons pas encore accumulé de forces suffisantes pour atteindre les masses directement. Or c’est précisément à travers cette couche-là que nous pouvons atteindre les masses. Il n’y a vraiment aucune alternative.

Bien sûr, là où des opportunités majeures se présenteront, nous devons être prêts à prendre des initiatives audacieuses. Très souvent, une intervention audacieuse de la part de l’un de nos camarades à un meeting important peut décider de la tenue ou non d’une grève. Il est possible qu’une initiative audacieuse nous propulse à la direction de mouvements populaires importants. Inutile de le préciser, nous devons saisir cette possibilité à bras-le-corps. Mais en tout état de cause, il faut garder le sens des proportions. Nous ne devons pas avoir une perception exagérée de nos forces et nous devons comprendre, à tout moment, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

Lénine soulignait souvent la nécessité de la patience révolutionnaire. On ne peut pas ignorer et passer au-dessus de la classe ouvrière. On ne peut pas crier plus fort que la force de nos propres voix. Trotsky prévenait ses partisans que l’on ne moissonne pas là où on n’a pas semé. Il n’y a pas de raccourci vers la réussite. La recherche de raccourcis est le meilleur moyen de dévier de la ligne, soit pour aller vers l’opportunisme soit vers l’ultra-gauchisme. Les deux sont tout aussi catastrophiques.

Nous procéderons par paliers, en nous donnant des objectifs, ambitieux, mais réalisables, et nous ferons le point sur leur mise en œuvre. La construction d’une organisation révolutionnaire est constituée d’une longue série de petits pas. Mais ces petites avancées ouvrent la voie vers un futur fait de choses bien plus grandes.

La TMI progresse avec régularité. C’est attesté à la fois par nos amis et par nos ennemis. Notre récente Ecole Mondiale a montré que nos idées atteignent déjà des milliers de travailleurs parmi les plus avancés, et des jeunes qui cherchent la voie révolutionnaire.

C’est un grand bond en avant qui a été atteint, mais ce n’est que le début. Les milliers se transformeront en dizaines de milliers pour nous permettre finalement d’atteindre des millions. Ce n’est pas du tout la même chose d’atteindre une nouvelle étape de la révolution mondiale avec un groupe de 20 qu’avec une organisation d’un millier. C’est une tâche particulièrement difficile, mais inévitable.

L’épreuve la plus difficile est de passer de la première petite poignée de gens à la première centaine. De la première centaine au premier millier, ce n’est pas simple non plus, mais c’est beaucoup plus facile. Mais passer d’un millier à dix mille est encore plus facile. Quant à passer de dix mille à cent mille, il ne faudra qu’un pas.

Pour emprunter une expression à la physique, nous devons atteindre la masse critique : ce point où la TMI pourra vraiment peser comme facteur décisif sur la situation. Surtout, nous devons être vigilants sur l’éducation des cadres. Nous commençons par la qualité, qui à un moment donné se transformera en quantité, et qui à son tour redeviendra qualité.

Voici la tâche qui nous incombe. Ce n’est qu’en la réussissant qu’il sera possible de sceller la fin du cauchemar du capitalisme, et ouvrir la voie vers un nouveau et meilleur monde sous le socialisme.

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